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L'Édito International #3 : Intensification de l'intervention en Syrie, la fausse bonne idée de l'après-attentat*Maxime Verdin, chef du service international

Les attentats

Le 13 novembre dernier, la France vivait son attentat le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre Mondiale. La ville n’était pas beaucoup moins vivante. Dès le dimanche 15, des passants s’arrêtaient pour battre la mesure autour d’un saxophoniste, en haut de la butte Montmartre ; d’autres riaient aux terrasses des cafés, un paquet de cigarettes posé sur la table, une bouteille de vin pas très loin ; certains couraient, d’autres prenaient des photos, ou fredonnaient l’air de musique joué par l’accordéoniste dans le métro. Mais des militaires armés s’ajoutaient à la foule des touristes, et les mines étaient pensives. Sur la place de la République, les gens baissaient la tête, marchaient toujours lentement, déposaient souvent des fleurs, pleuraient parfois.

Le soutien de l’immense majorité des pays n’a pas tardé. Les drapeaux français, les « Pray for Paris » et autres « Fluctuat nec mergitur », les louanges à notre pays, à sa capitale, à ses airs de liberté, de désinvolture, d’ouverture, ont aidé notre pays à sortir la tête de l’eau.

Une réaction inutile et contre-productive

Puis est venu, très rapidement, le temps des actes. Daesh avait frappé la France, la suite logique voulait que la France frappe Daesh. C’est ce qu’a confirmé François Hollande. Dès le 14 novembre, il explique que « face à la guerre, le pays doit prendre les décisions appropriées », et déclare que « la France sera impitoyable à l’égard des barbares de Daesh ». Ce discours a servi de base aux frappes qui ont suivi en Syrie, et de manière plus globale au renforcement des interventions. Cette politique est une politique de l’urgence, car la situation l’impliquait. Mais le choix de l’urgence n’est pas forcément le plus pertinent face à la complexité du problème Daesh.

Le 14 novembre, la décision était déjà prise de bombarder Raqqa, fief de l’Etat islamique. Qu’en fut-il des 500 000 civils qui y vivaient encore ? Certains répondraient à cela qu’en situation de guerre, les pertes civiles sont un dommage certes déplorable, mais inévitable. Mais le problème est justement cette situation de guerre. Car faire la guerre à l’Etat islamique, c’est le renforcer. En effet, il n’est pas meilleure façon d’extrémiser les populations civiles de ces territoires qu’en les bombardant sans se soucier de leur sort. Il est inutile de détruire les centres de commandement de l’Etat islamique, de capturer ses principales figures, si dans le même temps, l’attrait pour son idéologie s’accroît. C’est cela, le véritable fondement du terrorisme : l’idéologie. Et nos actes l’alimentent. Le nouveau Canada de Justin Trudeau l’a compris en cessant les frappes aériennes contre l’Etat islamique, dès son élection, début novembre. Mais nos dirigeants sont tombés dans les pièges.

Pourquoi cette décision ?

Déjà, Daesh a attaqué Paris en réclamant l’arrêt des bombardements – qui d’ailleurs n’avaient apparemment pas brillé par leur efficacité directe – mais l’organisation terroriste se doutait que ce ne serait pas le cas, et cela avait été théorisé avant l’attentat : ils savaient que la France, après avoir subi des attentats, allait continuer, voire accentuer, ses bombardements. Cela leur sert, et ils le savent.

Le discours de François Hollande, et les décisions qu’il a prises, sont également le résultat d’une pression énorme du reste de la classe politique française. S’il avait décidé de ne pas agir directement, Républicains et Front National auraient sauté sur l’occasion pour critiquer son inaction. Inconsciemment, ou de façon calculée dans l’optique des élections régionales des 6 et 13 décembre, François Hollande a été fortement influencé dans son choix.

Ces éléments peuvent expliquer l’erreur de nos gouvernants, qui a consisté au privilège de l’action précipitée à la réflexion de long terme, qui ne correspond pas, contrairement à ce que beaucoup de discours peuvent prétendre, à l’inaction. Car une autre action est possible.

L’alternative utile : attaquer les fondements de Daesh

Il faut adopter une vision de long terme qui permette de détruire Daesh tout en évitant d’alimenter son idéologie. Pour cela, il faut s’attaquer à ce qui le fonde, à ce qui lui permet de perdurer et de se développer : son financement. L’Etat islamique a un patrimoine d’environ 2000 milliards de dollars. Mais c’est son budget qui importe, car c’est lui qui est utilisé dans les actions militaires, et dans l’alimentation de l’idéologie. Daesh a un budget de 2,5 milliards de dollars, qui lui sert à mener des actions militaires, mais aussi à payer les militaires, verser des pensions aux familles des victimes, administrer ses territoires, réaliser des clips de propagande, formater les professeurs avant de leur redonner la possibilité d’enseigner. Une grosse partie du budget est donc destinée à l’entretien et à l’approfondissement de l’idéologie.

Globalement, dans ces 2,5 milliards, 800 millions proviennent des extorsions et taxes sur les territoires occupés ; 1,2 milliards viennent des ressources en pétrole, gaz et phosphate ; les 500 millions restant sont le fruit de trafics illicites, de donations, de rançons du kidnapping.

La moitié du budget de Daesh vient donc des ventes en pétrole, gaz et phosphate. Les pays qui consomment ces produits sont directement responsables du renforcement de l’Etat islamique, et nous en sommes. Nous avons donc la possibilité de réduire directement le financement de l’Etat islamique, et d’ainsi affaiblir ses forces militaire et idéologique, en cessant de consommer ces ressources, ou du moins en responsabilisant cette consommation. Cela n’est prouvé nulle part, mais la responsabilité des pays européens est bien connue. En septembre dernier, l’ambassadrice de l’Union Européenne en Irak, Jana Hybaskova, déclarait ainsi que « malheureusement, des Etats membres de l’UE achètent ce pétrole ». Il y a ce commerce réalisé en tout état de conscience, mais il y a aussi des réseaux clandestins, caractérisés par des falsifications de certificat d’origination mettant en jeu des pays souffrant de corruption. Les pays européens achètent également ce pétrole, parfois en ayant conscience de cette transgression.

Une pilule qui doit passer

Une solution pertinente serait donc de cesser ce commerce, en interrompant l’approvisionnement direct et en contrôlant ces réseaux clandestins. Les ressources sont disponibles ailleurs, et nous sommes de toute façon à un stade assez avancé pour comprendre qu’il faudra se passer d’elles d’ici quelques années, l’enjeu environnemental réussissant peu à peu à s’imposer dans les esprits. Mais les intérêts économiques en jeu sont trop importants pour nos dirigeants. Il est souvent défendu qu’il est impossible d’arrêter d’acheter du pétrole aux pays du Golfe, et qu’on ne peut ni les obliger ni les contrôler au moyen de sanctions, car notre dépendance à leur égard nous l’en empêche. Ces arguments sont pertinents, mais uniquement dans le cadre du système dans lequel nous vivons.

En effet, si l’on sortait d’un système privilégiant l’économie à l’humain, de nombreux verrous pourraient sauter. En l’état actuel des choses, on continue de financer Daesh en le sachant, et on déplore les victimes dont nous sommes – très partiellement et très indirectement – responsables. Il ne s’agit pas ici de nous accuser des attentats du 13 novembre. D’abord, notre participation au financement de Daesh ne représente pas l’ensemble de leurs ressources. Et surtout, nous sommes victimes d’un système beaucoup plus large, auquel nous participons car y sommes résignés. Dans le cas présent, cela se traduit par le privilège d’une intervention qui renforce Daesh à une réflexion de long terme sur une éventuelle responsabilisation de notre consommation, qui serait, à de nombreux égards, trop dangereuse pour le fonctionnement de l’économie mondiale.

L’ordre international doit comprendre que cette décision n’est pas simplement inutile, mais globalement contre-productive ; il doit être capable de modifier ses fondements, et faire le choix de l’humain, pour la sécurité de tous.

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