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L'Édito éco #15 : Crise migratoire, enjeu financier et enjeu de société*Antoine Desachy, chef du service économie

France oblige, personne n’est d’accord sur le poids économique de l’accueil des réfugiés, et moins encore sur les conséquences sociétales. Entre un Michel Sapin qui table sur un surcoût de « quelques millions d’euros seulement » et une opposition qui estime le coût total à au moins un demi-milliard d’euros, l’écart est pourtant non négligeable. La France s’est en effet engagée à accueillir 33 000 réfugiés syriens en 2016, auxquels il faut ajouter les 70 000 réfugiés annuels « habituels ». Tour d’horizon des chiffres mis en avant.

Crédit image : Guillaume Pinon/AFP

Un coût important pour les dépenses publiques

L’accueil des réfugiés représente un coût important pour les collectivités, même si ce coût est difficile à chiffrer compte tenu des situations différentes de chaque réfugiés, des clivages politiques sous-tendant aux calculs du coût et des choix faits dans les variables à calculer. Si le montant exact est difficile à calculer, la seule certitude réside dans l’importance de ce coût. L’économiste Véronique Nguyen chiffre ainsi le coût marginal d’un réfugié pour la collectivité à 3 898 euros par an exactement, soit donc au total environ 400 millions d’euros sur un an. Pourtant Michel Sapin a quant à lui estimé publiquement en septembre 2015 que l’engagement par la France d’accueillir 24 000 réfugiés syriens supplémentaires (par rapport aux 9 000 initialement prévus) coûterait « quelques millions d’euros. C'est totalement à la mesure de ce que nous pouvons faire ». L’opposition s’est offusquée de ces chiffres en tablant quant à elle sur un demi-milliard d’euros. En réalité, il s’agit de cerner plusieurs paramètres à prendre en compte : l’hébergement, les aides financières versées aux réfugiés, les prestations sociales universelles mais aussi la reconduite aux frontières. Cette dernière coûterait, selon le magazine Capital, 3900 euros par personne (2950 euros pour l’escorte et 950 euros de billet). Les reconduites aux frontières auraient ainsi à elles seules coûté 100 millions d’euros en 2013. Pour l’hébergement, le coût de fonctionnement serait de 35€ par nuit et par réfugié selon les enquêtes de France 2. Ensuite, il y a les aides financières versées aux réfugiés et les prestations sociales auxquelles toute personne se trouvant sur le territoire a droit. Deux aides peuvent être octroyées aux réfugiés ayant déposé une demande d’asile. L’ATA, l’allocation temporaire d’attente, est versée aux demandeurs d’asile ne pouvant être hébergés en centre d’accueil. Elle est valable le temps de l’examen de leur dossier, ce qui peut prendre jusqu’à 2 ans. Cette aide s’élève à 340,50 euros par mois. Lorsque le demandeur d’asile rejoint un centre d’hébergement, l’AMS, l’allocation mensuelle de subsistance, remplace l’ATA. Son montant varie entre 91 et 718 euros par mois, en fonction des ressources du demandeur d’asile et de la composition du foyer familial. Les réfugiés de plus de 25 ans peuvent aussi avoir droit au RSA. Enfin, le coût d’accueil comprend également la couverture maladie universelle ou encore la scolarisation des enfants. Si l’on prend en compte toutes ces données, et pas seulement le coût du logement, les chiffres de Michel Sapin semblent en effet largement sous-estimés. La Cour des Comptes elle-même en avril 2015 a publié un rapport sur le droit d’asile en France. Selon elle, chaque demandeur d’asile coûte 13 724 euros aux finances publiques et 5 500 euros si sa demande n’est pas acceptée. Le total du coût financier de l’asile est ainsi évalué à 2 milliards d’euros par an pour l’État. Ces chiffres se rapprochent des données disponibles en Allemagne récoltées par le magazine Die Welt auprès des ministères des finances de chaque Land. Le magazine a ainsi calculé que les réfugiés en Allemagne couteront en 2016 17 milliards d’euros, soit 12 500 euros par réfugié. Un coût qui n’est donc pas négligeable.


Une chance sur le long terme

Ces coûts importants peuvent cependant être vus non pas comme une contrainte difficile à assumer, mais aussi comme un investissement humain. Sur le long terme, la migration est effet une chance économique si l’intégration est réussie. L’Allemagne pourrait alors regagner une dynamique démographique positive et résorber à terme son déficit des naissances. Le principal défi pour nous est en réalité de savoir prendre du recul sur la situation immédiate et se projeter dans un temps plus long. C’est ainsi la vision de Jean-Christophe Dumont, le chef de la division des migrations internationales à l’OCDE. Pour lui, les dépenses réalisées pour accueillir les réfugiés sont un « investissement » pour le long terme. « La migration apporte des bénéfices, dit-il. Mais quand il s'agit des réfugiés, il y a un coût, un investissement, ça prend du temps, c'est pas aussi rapide qu'avec les autres formes de migration ». Des bénéfices économiques seront ainsi perçus plus tard à travers la consommation de ces réfugiés, de leurs cotisations sociales et de leurs impôts. En effet, l’enjeu est de trouver un emploi aux réfugiés pour leur permettre et de s’intégrer et de rapporter à la société. De nombreux secteurs peu valorisés ont un besoin constant de main d’oeuvre étrangère pour pouvoir de nombreux emplois, comme dans la construction, l’agriculture ou le service. 65% des patrons du BTP en 2016 déclaraient ne pas pouvoir se passer de main-d’oeuvre étrangère ! C’est pourquoi, afin d’avoir une vision positive du problème des réfugiés, de nombreuses organisations militent pour le droit au travail des demandeurs d’aile, comme par exemple le HCR. En effet, dans plusieurs pays européens, les demandeurs d’asile n’ont pas le droit de travailler et sont ainsi condamnés à l’assistanat ou au travail au noir.


L’enjeu pour nous face au problème des réfugiés est donc de le renverser pour le penser de manière positive. Il faut replacer au centre du débat l’aspect humain de ces flux, à la fois vis-à-vis des réfugiés, mais aussi pour nous-mêmes : notre désoeuvrement face à cette crise migratoire nous rappelle que seule une solution collective pourra être trouvée pour un problème aussi global. Nous ne devons pas succomber à la tentation du repli sur nous-mêmes mais chercher avec nos partenaires une solution coordonnée et globale pour éviter une catastrophe humanitaire.

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