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Crise agricole : Le sort des agriculteurs français*Line Chopin

L'édition 2016 du Salon de l'Agriculture ne s'est pas ouverte sans tension : le 27 février dernier, des manifestants ont démonté le stand du ministère de Stéphane Le Foll après avoir tenté de l'enrubanner de cellophane. Des violences ont ensuite accompagné l'intervention des CRS. Dominique Barreau, secrétaire général de la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles) s'est positionné en déclarant être « aux côtés des agriculteurs d’Île-de-France qui sont venus dire haut et fort devant le stand (…) que les producteurs agricoles ne se sentaient pas des citoyens. Voilà l'exaspération, voilà où on en est ! ». Ces protestations traduisent, une nouvelle fois, la précarisation -déjà entamée depuis plusieurs années- des agriculteurs français.

Crédit image : Denis Charlet/AFP

Où en est l'agriculture française ?

Un état des lieux s'impose afin de mieux comprendre la crise qui secoue le monde agricole. L'organisme Agreste réalise tous les dix ans un recensement agricole (comprenant toutes les exploitations agricoles françaises de métropole, des départements d'outre-mer et des collectivités d'outre-mer de Saint-Martin et Saint-Barthélémy). Il établit qu'en 2010, un million de personnes sont impliquées dans l'activité des 514 800 exploitations françaises, mais que celles-ci sont en diminution de 26% par rapport à 2000. Quant aux chefs d'exploitation et co-exploitants, l'organisme remarque une baisse globale de 21% entre 2000 et 2010 sur l'ensemble du territoire français. Celui-ci présente cependant certaines disparités. La côte Est, le golfe du Lion et l'Auvergne-Rhône-Alpes apparaissent comme les espaces les plus touchées. Grâce à son activité céréalière et ses cépages qui la protègent de la volatilité des prix de la viande et du lait, la Marne semble relativement épargnée avec une évolution de -4,4% de ses exploitations agricoles (ayant leur siège dans le département) entre 2000 et 2010. Sur la même période, la Loire-Atlantique et la Vendée (Pays de la Loire) enregistrent une perte de près de 41%. Depuis 1988, l'activité agricole des Pyrénées-Orientales s'est réduite de 65%. Cependant, on observe un ralentissement de la baisse du nombre d'exploitations entre 2000 et 2010, par rapport à la période 1988-2000. Mais à l'exception de la Guyane, aucun département ne peut attester d'une hausse. La répartition de la taille des structures évolue également. La part des grandes exploitations est de plus en plus conséquente. Si elles ne représentaient que 14,5% en 1988, leur part est à 39% aujourd'hui. A l'inverse, il n'y a plus qu'un tiers de petites exploitations contre presque la moitié en 1988.

Les agriculteurs dont l'exploitation a subsisté ne se trouvent pas pour autant à l'abri. Ils font face à une forte précarisation de leur situation, qui tend à s'amplifier depuis la crise économique et financière de 2009. Leur endettement, qu'il soit à long, moyen ou court terme, est croissant. En 30 ans, celui-ci est passé de 57 600 à 159 700 euros.


Comment expliquer une telle situation ?

Les filières porcines, bovines et laitières sont les plus touchées. La cause principale ? Le prix d'achat de la grande distribution et des abattoirs, de plus en plus faible et en dessous des coûts de revient des agriculteurs. Les prix à la consommation, eux, augmentent. Cela aboutit alors très logiquement à une situation de déficit. Si des réunions ont eu lieu à l'été 2015 pour arriver à un compromis entre la grande distribution et les éleveurs, ceux-ci estiment que celui-ci n'est pas respecté. D'autres paramètres entrent également en jeu comme les différentes réformes de la PAC (Politique Agricole Commune), initialement mise en place en 1962, avec entre autres pour objectif de protéger les agriculteurs. La réforme de 2003, par exemple, établit une baisse des prix garantis pour certains produits, notamment sur le lait, le beurre (-25%) ou le riz (-50%). En échange, les agriculteurs reçoivent des aides indirectes supplémentaires, mais qui ne suffisent pas à couvrir le coût de production. De plus, depuis avril 2015, la Commission Européenne a choisi de supprimer une des principales protections en vigueur dans le monde laitier : les quotas, qui s'appliquaient à tous les pays membres de l'Union Européenne. Cela expose donc la filière laitière française à la concurrence, et invariablement à une hausse des cours. L'Union européenne a également entraîné la mise en place de nouvelles normes. Afin d'y correspondre, travaux et aménagements ont été nécessaires, parfois économiquement hors de portée des petits producteurs. Le comportement des consommateurs est également pointé du doigt : les Français mangeraient de moins en moins de bœuf, aggravant ainsi la situation d'un secteur en difficulté. Pour la FNSEA, l'embargo russe est également un point à soulever. A la suite de sanctions économiques décidées par l'UE à l'encontre de la Russie, Vladimir Poutine a décrété, le 6 août 2014, un embargo total sur les produits alimentaires européens. Celui-ci a été reconduit pour un an à l'été 2015. Une forte répercussion s'est alors fait sentir sur les marchés. D'une part, on constate d'importantes pertes économiques. En août 2015, Paul Auffray, président de la Fédération nationale porcine, estimait que l'embargo sur la viande porcine (en vigueur depuis février 2014), avait déjà engendré une perte de près de 800 millions d'euros. D'autre part, le marché européen s'est retrouvé saturé de produits initialement destinés à la Russie : cette hausse imprévue de l'offre a alors fait chuter les cours.


Une colère des agriculteurs toujours présente

Ces différents facteurs ont bien évidemment déclenché la colère des agriculteurs. Ils dénoncent avant tout le bénéfice réalisé par les firmes intermédiaires dans le circuit du producteur au consommateur (notamment par les abattoirs et les grossistes). Les manifestations ont débuté au printemps 2015, pour ensuite s'amplifier avec la « Nuit de l'élevage en détresse », du 2 au 3 juillet 2015. Elle a principalement été soutenue par les producteurs de bœuf, de porc et de lait. Présent dans toute la France, ce mouvement a principalement été visible dans l'Ouest, là où la crise agricole se fait le plus ressentir. La Normandie abrite par exemple 15% de la production laitière nationale, ce qui la rend d'autant plus sensible à la baisse des cours. Depuis, des barrages filtrants et des déversements de pneus, terre et fumier sont régulièrement organisés en Bretagne, Normandie, région parisienne et dans les Pays de la Loire, mais aussi ailleurs. La dernière action en date remonte au 25 mars 2016, à Avignon. Elle était menée par les agriculteurs de la région PACA.

Les manifestants souhaitent le respect de l'accord du 17 juin 2015, auquel s'étaient engagés éleveurs, abattoirs, grossistes et grande distribution. Il prévoyait une augmentation des prix d'achat de la viande bovine et porcine aux éleveurs à hauteur de 5 centimes par semaine, et ce jusqu'à temps que le prix d'achat couvre les coûts de production. La situation actuelle n'est donc pas du tout celle prévue par l'accord, puisque depuis, seuls 18 centimes ont été gagnés pour le porc, et 7 pour le bœuf. Les agriculteurs souhaitent aussi une baisse de l'importation, un plan massif de désendettement, une harmonisation des normes entre les différents pays de l'Union européenne à l'échelle sociale, environnementale et fiscale, afin d'amoindrir concurrence et dumping.


Les réponses du gouvernement

Face à ces revendications, le gouvernement est forcé d'agir. Mi-juillet 2015, un plan d'urgence comprenant 24 mesures avait été annoncé, débloquant plus de 600 millions d'euros. Il visait, en premier lieu, le rééquilibrage des comptes des agriculteurs ainsi que le redressement des prix de la filière. Pour cela, une restructuration des dettes (passant par un fonds d'allègement des charges, des crédits bancaires, et des reports d'échéance de paiement de l'impôt) a été mise en avant. Favoriser la consommation de viande bovine française, à la fois dans l'hexagone et en dehors, semblait également être une mesure forte. Le plan d'urgence prévoyait faire appel à la Banque publique d'investissements et au Programme d'investissements d'avenir, dans le but d'améliorer la compétitivité agricole. Sur le plan environnemental, des adaptations fiscales pour les exploitations ayant recours à la méthanisation avaient été promises, afin de faciliter la transition énergétique.

Mais concrètement, ces mesures n'ont eu que peu d'effets et n'ont pas amélioré significativement la situation. C'est pourquoi Manuel Valls, le 17 février 2016, a annoncé une nouvelle série d'actions, saluée par Xavier Belin, président de la FNSEA. En voici quelques extraits :

⁃ une instauration de mesures d'urgence (comme par exemple la prise en charge des intérêts d'emprunt)

⁃ un assouplissement dans le régime des cotisations sociales (afin d'aligner le taux de cotisation maladie sur les autres professions indépendantes, une baisse de 7 points de charges sociales est prévue. Elle s'ajoute alors à la baisse de 3 points de cotisations famille, en vigueur depuis le 1er janvier 2015. De plus, les agriculteurs ayant dégagé de très faibles revenus en 2015 bénéficieront automatiquement d'un report d'un an (reconductible dans la limite de 3 ans) des cotisations 2016 : c'est « l'année blanche sociale »)

⁃ des actions à l'échelle nationale (renforcement des contrôles de la DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes), volonté de rendre obligatoire l'indication de la provenance du lait ou de la viande pour les produits transformés, rééquilibrage des relations commerciales entre les acteurs de la grande distribution et les éleveurs)

⁃ des actions à l'échelle européenne (un mémorandum demande alors entre autres l’étiquetage obligatoire de l'origine des ingrédients agricoles et la levée de l'embargo russe).
 

Bien que l'avancée mérite d'être reconnue, ces mesures sont pour la plupart contextuelles et superficielles. Si le gouvernement agit à coup de reports de dettes, la crise agricole nécessite en revanche d'être traitée de manière plus profonde. 

Pour Christian Rémésy, nutritionniste et directeur de recherche à l'INRA (Institut National de Recherche Agronomique), la solution se trouve dans une remise en question des habitudes alimentaires ; passant par une réduction de la consommation de produits d'origine animale et une démocratisation de l'alimentation végétale.

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