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Dilma Rousseff dans la tourmente*Rémi Hannotel

« S’opposer à moi, me critiquer fait partie de la démocratie. Mais démettre une présidente élue de façon légitime, sans que celle-ci ait commis un quelconque crime (…) n’est pas le jeu démocratique. C’est un coup d’Etat », c’est ce qu’affirmait Dilma Rousseff, première femme Présidente de l’Histoire brésilienne réélue de justesse en octobre 2014, la veille de la procédure de destitution.

Crédit image : Reuters

L’« impeachment »

Le vote des députés au sujet de la destitution de la présidente brésilienne Dilma Rousseff a duré plus de six heures, dans une ambiance électrique. Certains brandissaient des pancartes en soutien à la destitution, d’autres faisaient des « selfies » ou s’échangeaient des insultes, d’autres encore se glissaient derrière le président de l’Assemblée Nationale, Eduardo Cunha, instigateur de la procédure d’impeachment visant la présidente, avec une banderole demandant sa sortie à lui aussi.

Il est vrai qu’Eduardo Cunha, au même titre que d’autres personnalités politiques – 60 % des députés des deux camps qui ont voté dimanche font l’objet de poursuites –, est lui-même visé par de lourdes accusations dans le cadre du scandale de corruption Petrobras. « C’était assez grotesque », résume Hervé Théry chercheur au CNRS.

Jusqu’aux dernières heures, elle y a cru. Rappelant que 54 millions d’électeurs l’avaient élu pour quatre ans, jusqu’au 31 décembre 2018. Pas un jour de moins. Dilma Rousseff, a désormais peu de chances de terminer son second mandat.

En effet, le dimanche 17 avril, les députés ont voté en faveur de son impeachment (« destitution »). Le vote, qui a abouti à 367 voix pour, 137 contre, 7 abstentions et 2 absences, la poursuite de la procédure visant à mettre un terme au mandat de Mme Rousseff, a largement divisé le Brésil. Prévu entre fin avril et début mai, le vote du Sénat devant l’éloigner du pouvoir pendant 180 jours prend désormais des allures de formalité. Il restera ensuite une étape, plus incertaine : le vote final d’une majorité des deux tiers du Sénat visant à la chasser définitivement de Brasilia.

Comment le Brésil en est arrivé là ?

Les ennuis de Dilma Rousseff, ont commencé avec le scandale de corruption Petrobras (du nom de la compagnie pétrolière nationale) qui éclabousse le Parti des travailleurs (PT) au pouvoir depuis 13 ans. Le scandale a éclaté en mars 2014 avec des révélations sur un système généralisé de pots-de-vin versés depuis une dizaine d’années par les principales entreprises de BTP du Brésil à des responsables de la compagnie pétrolière en échange de contrats. Une partie de cet argent a été reversée au Parti des Travailleurs (PT) et aux membres de sa coalition hétéroclite. Dilma Rousseff elle-même a été longtemps à la tête du conseil d’administration de Petrobras mais n’avait été visée par aucune accusation directe dans ce dossier jusqu’à cette semaine.

Aussi, accusée de maquillage des comptes publics en 2014, année de sa réélection, et en 2015 pour masquer l’ampleur de la crise économique, Dilma Rousseff nie avoir commis un crime dit « de responsabilité ». Elle dénonce une tentative de « coup d’Etat » institutionnel et a annoncé qu’elle « lutterait jusqu’à la dernière minute de la seconde mi-temps ».

Incapable de juguler la récession et la montée du chômage, la présidente brésilienne a apporté des remèdes micro et macroéconomiques que l’économiste Gesner Oliveira qualifie de « désastreux » : une politique budgétaire expansionniste à contretemps, une manipulation des calculs des excédents primaires, un contrôle artificiel des prix de l’électricité et du pétrole, qui contribueront après coup à faire grimper l’inflation.

Le « tournant de la rigueur », adopté malgré elle au début de son second mandat, lui attirera aussi l’agressivité des puristes de gauche, sans amadouer les milieux d’affaires. Et, pour faire passer les mesures impopulaires et les réformes nécessaires, Dilma Rousseff ne parviendra jamais à rallier le Congrès, auquel elle n’a pas su parler.

Certains soulignent que l’une de ses premières erreurs a sans doute été, paradoxalement, sa brutalité visant à « mettre fin à l’impunité qui protège les corrompus ». En 2011, tout juste élue, elle démettra elle-même sept ministres soupçonnés de corruption et est reconnue comme la première présidente à avoir laissé la justice poursuivre ses investigations jusqu’au sommet de l’Etat. Ces multiples raisons font que le gouvernement brésilien est approuvé par seulement 13% de la population.


Michel Temer, successeur désigné qui devra faire face à la crise politique

Michel Temer. Crédit image

Dilma Rousseff et son mentor et ex-président Luiz Inacio Lula da Silva vont insister sur ce point pour s’atteler dans les prochains jours à tenter de convaincre les sénateurs indécis de voter contre la destitution. De son côté, son vice-président Michel Temer, le leader du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), ex-principal allié de Dilma Rousseff et du Parti des Travailleurs, aurait déjà commencé à former un gouvernement.

En cas de vote des sénateurs hostile à la présidente, Dilma Rousseff se trouverait en effet écartée du pouvoir, le temps que les sénateurs la jugent au cours d’un procès qui peut durer jusqu’à six mois. Et Michel Temer prendrait alors sa place lors de cet intérim incluant les Jeux olympiques de Rio, du 5 au 21 août.

Quel que soit le résultat final du vote, ces prochaines semaines, une chose est certaine : la crise politique se poursuivra au Brésil. En cas de destitution, le président Michel Temer aura sans doute beaucoup de difficultés à gouverner, sans la légitimité de l’élection, d’autant qu’il devra mettre en place des mesures impopulaires pour faire repartir l’économie brésilienne.

Nouvelles élections ? Réforme constitutionnelle ?

En outre, l’impeachment continuera d’être contesté par une partie de la population. « Ce n’était pas le cas avec le précédent de 1992, explique Mario Sergio Conti, journaliste brésilien, auteur d’un livre sur le rôle des médias dans la destitution du président Fernando Collor à l’époque. Contrairement à ce qui se passe pour Dilma Rousseff, les preuves de la corruption de Collor étaient établies ». Et si Dilma Rousseff restait au pouvoir, sa légitimité serait aussi largement diminuée et surtout « elle n’aura plus l’appui de sa base alliée, la plupart des partis l’ayant laissé tomber », rappelle encore Hervé Thery.

« De nouvelles élections pourraient redonner de la légitimité à un nouveau président », avance Mario Sergio Conti. Cette option, possible si par exemple la Cour suprême annulait les élections de 2014, est notamment soutenue par Marina Silva, candidate écologiste et adversaire de Dilma Rousseff en 2010 et 2014.

Dilma Rousseff, a déclaré vendredi 22 avril que la procédure de destitution à son encontre présentait « toutes les caractéristiques d’un coup d’Etat » et a prévenu qu’elle demanderait au Mercado Común del Sur (Mercosur) de suspendre le Brésil si le processus démocratique n’était pas respecté.

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