. Modern-Paper, le plus de l'info: L'Édito éco #16 : Le salaire minimum au maximum de sa forme*Antoine Desachy, chef du service économie

L'Édito éco #16 : Le salaire minimum au maximum de sa forme*Antoine Desachy, chef du service économie

Il n’y a pas que les enfants qui ont reçu des chocolats en cette période de Pâques : c’est Noël avant l’heure pour les bas salaires. Le salaire minimum a le vent en poupe, en particulier dans les pays anglo-saxons, mais la tendance est bien mondiale. C’est un double tournant qui montre que ces pays ont définitivement repris de le chemin de la croissance, et assouplissent l’austérité prônée auparavant.

Mais où est passé le libéralisme américain ?

C’est en effet une vague d’augmentation des salaires minimums qui a récemment déferlé sur de nombreux pays. Aux États-Unis, l’État de New-York a annoncé le vendredi 01 avril une augmentation progressive de 67% du salaire minimum, passant de 9 à 15$ de l’heure. Cette annonce intervient trois jours après une historique décision similaire du gouverneur de l’État de Californie, Jerry Brown. Le salaire minimum californien, déjà très élevé au niveau fédéral (10$ de l’heure contre 7,25$ dans la plupart des autres États) va être augmenté de 50% pour atteindre progressivement 15$ par heure en 2022. Jerry Brown a justifié cette augmentation en estimant que c’est « une question de justice économique qui fait sens ». Ces deux hausses du salaire minimum concerneront plus de 8 millions de personnes (2,5 dans l’État de New-York et 5,5 en Californie) et devraient très vraisemblablement entrainer une hausse du salaire minimum fédéral. Un projet de loi le portant à 10,10$ par heure (le projet « ten ten » lancé en 2014 par Barack Obama) est d’ailleurs discuté au Congrès, mais souffre de l’hostilité des Républicains. Cependant depuis 2014, le salaire minimum a progressé dans une vingtaine d’États et de nombreuses entreprises, comme Wal-Mart ou MacDonald’s par souci d’image, ont aussi fait passer leur rémunération minimale à 10$. Au Canada, les provinces du Nouveau-Brunswick et de Nouvelle-Écosse ont aussi augmenté leur salaire minimum au 01 avril.

En Europe, le salaire minimum a la côte

Heureusement pour les travailleurs anglais, l’annonce de David Cameron sur l’augmentation du salaire minimum de 40% d’ici 2020 n’était pas un poisson d’avril. Cette hausse sera bien évidemment progressive pour ne pas trop pénaliser les entreprises. Néanmoins, le National Living Wage a bien été relevé de 7,5% à compter du 01 avril 2016, ce qui est historique. Il passe ainsi à 7,20£ de l’heure, soit 9,20€, ce qui fait donc un salaire mensuel minimum de 1480€ brut, soit l’un des plus élevé d’Europe. Le Royaume-Uni se place ainsi dans un mouvement plus global de hausse des salaires minimums, inauguré par le gouvernement socialiste du Portugal, qui a décidé au premier janvier d’augmenter le SMIC portugais de 20% d’ici 2019 en le faisant passer de 505 à 600€. Rappelons aussi que l’Allemagne a instauré au premier janvier 2015 un salaire minimal de 8,5€ l’heure, mettant fin à 15 ans de déflation compétitive. Seuls 5 pays en Europe de disposent pas d’un salaire minimum: la Finlande, la Suède, l’Autriche, Chypre et le Danemark, l’Italie étant le dernier grand pays européen à avoir appliqué un salaire minimum inspiré du modèle français. En effet, l’Italie jusqu’en 2015 avait un modèle ressemblant beaucoup plus à l’ancien modèle allemand de négocations collectives au sein de chaque corps de métier. Il existait ainsi plusieurs centaines de salaires minimums. Matteo Renzi dans son ambitieux « Jobs Act » à l’italienne a mis en place un salaire minimum horaire de 7€ nets, qui pour l’instant a plutôt des effets positifs puisque le chômage a diminué et que la croissance a enfin repris. Néanmoins, les écarts de salaire restent très grands au sein des pays membres: le SMIC bulgare se chiffre à 214€ brut par mois, tandis que le Luxembourg accorde au moins 1922€ à ses salariés.

Les pays en développement ne sont pas épargnés

Ce mouvement de hausse des salaires minimums n’exclut pas les pays en voie de développement. Au contraire, la Chine a ainsi vu son salaire minimum augmenter de 10% par an depuis 2011, tandis que Dilma Rousseff au Brésil tente de calmer la colère sociale due aux scandales politiques et à la récession dans le pays par une hausse du pouvoir d’achat des ménages les plus pauvres. Au premier janvier 2016, le SMIC brésilien a ainsi cru de 12%, soit 2 points de pourcentage supérieurs à l’inflation prévue pour l’année 2016. Il est ainsi passé de 788 à 880 réais, soit 207€. La Russie, a quant à elle annoncé le 28 mars une hausse de 20 % du salaire plancher mensuel, qui passera à 7 500 roubles (98 euros) cet été.

Un retournement de mentalité ou de conjoncture ?

Cette hausse des salaires peut s’analyser de diverses façons. Tout d’abord, elle reflète un changement dans les mentalités. Éric Le Boucher, journaliste pour Les Échos, parle de « tournant libéral du travail justement rémunéré », qui montrerait que même les pays les plus libéraux ne peuvent « construire leur avenir sur la généralisation du pauvre ». Cela fait écho à un récent sondage paru en Californie selon lequel 81% des Californiens estiment que le fossé entre riches et pauvres s’accroit, et 58% pensent que c’est au gouvernement de le réduire. Une vraie révolution aux États-Unis ! De manière plus cynique, on peut cependant noter que la consommation des ménages est la composante principale de la croissance américaine, pesant pour deux tiers de celle-ci. Augmenter le salaire minimum serait donc une façon de stimuler la croissance. Enfin, l’économiste Nicolas Barré rappelle que cette hausse des salaires minimums en Allemagne, au Royaume-Uni et aux États-Unis n’est possible que du fait du faible taux de chômage que connaissent ces pays, autour de 5%. Quoi qu’il en soit, cette hausse du salaire minimum montre bien que ces pays sont sorti de la crise des politiques d’austérité, ce qui marque bien une rupture avec la situation des années précédentes. « Après le choc de la crise et les années d’austérité qui ont suivi, le salaire minimum opère un véritable retour en grâce », résume Xavier Ragot, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

La France à contre-courant

La France fait figure d’exception dans ce contexte de revalorisation des salaires. Si Manuel Valls a bien annoncé une hausse du point d’indice des fonctionnaires le mois dernier, celle-ci reste très minime compte tenu du fait qu’il avait été gelé depuis 2008. De même, le SMIC n’a pas connu de coup de pouce réel depuis 2012, et se contente de suivre l’inflation. À ce train là, le salaire minimum horaire sera inférieur en France à celui du Royaume-Uni (11,5€ en 2020) et de Californie (13,4€ en 2022), à croire que les pays historiquement libéraux sont devenus plus socialistes que nous, qui sommes pourtant dirigés par un gouvernement de gauche ! Il est vrai cependant qu’avec un taux de chômage de plus de 10%, toute hausse du salaire minimum pourrait freiner totalement notre déjà maigre croissance. Essayons d’y voir un aspect positif en y décelant une preuve de notre singularité nationale !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire