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Panama, à nouveau l’épicentre d’un séisme mondial*Antoine Desachy, chef du service économie

Panama est décidément un paradis fiscal aux enjeux bien politiques. Après les récentes révélations du journal Le Monde au sujet d’un immense réseau d’évasion fiscale d’ampleur mondiale, ceux qui ont de bons souvenirs de leurs cours d’histoire feront vite le rapprochement avec l’Affaire de Panama, avec un grand A, il y a de ça un peu plus d’un siècle.

Crédit image : Rodrigo Arangua/AFP

Panama, déjà au centre d’un scandale financier à l’aube du XXe siècle

Le scandale de Panama est une affaire de corruption liée au percement du canal de Panama qui entraîna la chute de nombreux hommes politiques de la troisième République, dont des ministres et des parlementaires, et ruina plusieurs centaines de milliers d’épargnants. La Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama, ayant des difficultés de financement, dû en effet lancer une souscription publique devant un chantier s’avérant beaucoup plus couteux que prévu. L’origine du scandale vient de l’utilisation de ces fonds. Une partie fut utilisée pour soudoyer des journalistes et des hommes politiques. Ce scandale éclata au grand jour le 6 septembre 1892 à la suite des révélations du journal La libre parole. Les conséquences politiques de ces révélations furent immenses. Elles ébranlèrent les fondements de la jeune III° République en favorisant un regain d’antiparlementarisme.


Les « Panama Papers », le vertige de la finance illégale mondiale version XXIe siècle

Les ressemblances entre ce premier scandale financier et celui ayant éclaté dimanche 3 avril sont nombreuses, à la différence près de leur ampleur. À nouveau, Panama est le centre d’une affaire de finance criminelle qui dépasse largement ses propres frontières. À nouveau, les conséquences politiques sont immenses. À nouveau, c’est un journal qui a devancé les autorités en le dévoilant au grand public. Seule l’échelle et la nature exacte du délit ont changé : des répercussions politiques en France seule, on passe au monde entier et d’une accusation de corruption, nous sommes passés à la fraude fiscale de grande ampleur.


Les faits

L’expression « Panama papers » fait référence à une affaire de paradis fiscaux dénoncée par 108 journaux de 76 pays, dont Le Monde. Plus exactement, ces journaux ont eu accès à plus de 11,5 millions de fichiers provenant du cabinet panaméen Mossak Fonseca et ont révélé l’existence de nombreuses sociétés offshores créées et/ou gérées depuis Panama dans le but d’échapper aux impôts d’un pays, de contourner des sanctions internationales ou de blanchir de l’argent sale. Plus grave, ces journaux ont surtout divulgué le nom des personnes se cachant derrière ces sociétés offshores. Des milliers de personnes sont ainsi accusées (preuves à l’appui) d’avoir placé des capitaux, parfois à l’origine douteuse, auprès de ce cabinet d’offshoring.


Les personnes touchées : voyage au sein des élites mondiales

Si la plupart des personnes dont le nom a été rendu public par ces révélations sont de parfaits (riches) anonymes issus de plus de 200 pays, plus de 140 personnalités internationales sont aussi concernées, ainsi que des proches de dirigeants politiques, de grands magistrats ou de stars du sport, du monde des arts ou des affaires. Au final, tous les domaines de la vie internationale sont touchés. Le monde politique est particulièrement bien représenté, avec 12 chefs d’État dont 6 encore en activité: deux membres du gouvernement islandais dont le Premier Ministre Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, le roi d’Arabie Saoudite Salman Al-Saoud et plusieurs de ses proches, le Président ukrainien Petro Porochenko, mais aussi le Président Argentin Mauricio Macri, le Président des Émirats Arabes Unis Ben Zayed Al Nahyane, l’ancien Premier Ministre géorgien, l’ancien Premier Ministre Irakien, l’ancien Premier Ministre jordanien, l’ancien Premier Ministre du Qatar, l’ancien Président du Soudan et un ancien Premier Ministre ukrainien. La politique française n’est pas en reste. Sont touchés par exemple les Balkany et Jérome Cahuzac. De nombreux autres hauts responsables politiques sont éclaboussés par le scandale à cause de leurs liens avec des personnes accusées par les Panama Papers: David Cameron par son père, Poutine par de nombreux proches dont son meilleur ami d’enfance Sergueï Roldouguine, le Roi du Maroc Mohammed VI par son Secrétaire particulier, Bachar-Al-Assad par son cousin Rami Makhlouf, Kofi Annan, le Président du Congo Sassou-Nguesso, l’ancien Président Ghanéen Kukuor, le premier Ministre malaisien Najib Razak, l’ancien Président égyptien Mubarak et le Premier Ministre pakistanais Nawaz Sharif par leurs fils, le Président de l’Azerbaïdjan Ilham Aliyev par sa femme, sa soeur et ses enfants, l’ancien Premier Ministre chinois par sa fille, le Roi d’Espagne Philippe VI par sa tante, le Président Mexicain Enrique Peña Nieto par un de ses collaborateur, le Président d’Afrique du Sud Zuma par son neveu, et la liste est encore très longue. C’est ainsi toute la sphère mondiale des dirigeants politiques qui a été ébranlée, tout comme le monde des affaires, du sport et du show-biz: Patrick Drahi et Michel Platini pour la France, ou encore Lionel Messi, Jackie Chan, Pedro Almodovar et Franco Dragone pour le reste du monde. Les grandes entreprises ne sont pas épargnées, comme le géant brésilien Petrobras qui est pourtant déjà empêtré dans une grave affaire de corruption pouvant couter son poste à Dilma Rousseff, mais aussi à son principal détracteur, le Président de la Chambre des Députés du Brésil, Eduardo Cunha.


Les conséquences politiques : il y aura un avant et un après

Il est vrai que ces révélations touchent relativement peu la France: nous étions déjà au courant pour Cahuzac et Platini et les Balkany ne sont pas à un scandale près. Pourtant, que ce soit à l’échelle mondiale ou des États, les conséquences politiques des Panama Papers sont immenses. On peut sans trop se mouiller pronostiquer la démission ou le renversement de nombreux hommes politiques. Déjà en Islande, une manifestation contre les membres du gouvernement soupçonnés est prévue pour ce lundi soir. Les médias britanniques et espagnols ont tous fait respectivement leur Und sur les liens familiaux de Cameron et de Philippe VI avec l’affaire. Cela pourrait mettre David Cameron en grandes difficultés s’il s’avérait qu’il était au courant des agissements de son père. De même en Espagne, la monarchie est très fragile après les déboires des membres de la famille royale, dont ceux de l’ancien Roi Juan Carlos Ier. L’implication de la tante du Roi et soeur de l’ancien pourrait bien entrainer un regain d’antimonarchisme. D’une manière plus globale, ces révélations ont montré trois points principaux pouvant avoir de grandes conséquences. Tout d’abord, le nombre élevé de dirigeants politiques concernés, y compris de dirigeants de démocraties efficientes, pourrait entrainer une crise de confiance envers le monde politique, et en particulier dans nos démocraties pourtant très critiquées en ce moment. Ensuite, ces révélations ont montré au monde la facilité avec laquelle il est possible de contourner les sanctions internationales: aussi bien le clan Al-Assad que les proches de Poutine ont réussi à placer leurs capitaux à l’étranger malgré les sanctions internationales. Il se pourrait à l’avenir que celles-ci soient ainsi renforcées afin de prendre en compte ces nouvelles données. Enfin, les « Panama Papers » ont aussi remis au centre du débat public le poids des paradis fiscaux. Il est possible que cette prise d’importance se traduise par de plus virulentes règles internationales à leur encontre.


Un succès pour le journalisme d’investigation

La bonne nouvelle de ces révélations est le succès qu’elles représentent pour le journalisme d’investigation: 108 rédactions de 76 pays différents ont réussi à travailler ensemble pendant plusieurs mois en toute discrétion. Cela montre que la liberté et l’autonomie de la presse ne sont pas seulement un principe, mais aussi une réalité. La connaissance par le grand public entrainera peut-être une réelle demande pour plus de transparence dans les milieux politiques.

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