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Daech et l’argent de Daech*Timothée de Rauglaudre

L’organisation État islamique, aussi connue sous l’acronyme arabe Daech, a revendiqué les attentats qui ont fait 130 morts, vendredi 13 novembre, à Paris et à Saint-Denis. Alors que les offensives militaires contre l’organisation djihadiste s’accentuent, des voix s’élèvent pour préconiser une offensive économico-financière concertée, qui permettrait d’affaiblir l’organisation au cœur de son fonctionnement. Une occasion de faire le point sur les ressources financières de ce proto-État.

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Du G20 d’Antalya, en Turquie, qui s’est tenu le 15 et le 16 novembre, est ressortie entre autres idées celle d’une « lutte contre le financement du terrorisme » dans le cadre d’une « action internationale sur le plan financier », d’après Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères. Un communiqué spécial du sommet, portant sur la lutte contre le terrorisme, invite les États membres du G20 à « renforcer le combat contre le financement du terrorisme ». L’assèchement des ressources financières de Daech pour miner ses moyens d’actions revient fréquemment, dans les discours des personnalités et organisations qui nuancent l’efficacité de l’intervention militaire des puissances occidentales. Une telle stratégie, nécessitant un effort global, serait à la fois plus efficace et plus soucieuse des populations civiles. La diversité des ressources financières de l’organisation djihadiste comme le manque de coordination et de coopération des différents acteurs dans ce domaine, comme dans bien d’autres, font obstacle à l’établissement d’un véritable plan d’action global.

L’organisation terroriste la plus riche du monde

Selon de nombreuses sources et selon la communication officielle de l’organisation elle-même, le budget de Daech pour l’année 2015 tournerait autour de 2 milliards de dollars. Bien que les dernières informations datent du début de l’année 2015, et que depuis lors de nombreux facteurs aient sans doute déjà contribué à affaiblir l’organisation financièrement, Daech n’en reste pas moins l’organisation terroriste la plus riche du monde. Elle tire son trésor de l’exploitation des ressources matérielles des territoires occupés, de la taxation des populations locales et, dans une moindre mesure, de financements extérieurs. D’après Jean-Louis Le Touzet et Vittorio De Filippis dans les pages du journal Libération, « À l’apogée de l’expansion de Daech (vers février-avril 2015), le territoire qu’il contrôlait était comparable, en superficie, au Royaume-Uni. La population totale du califat était alors estimée à entre 7 et 10 millions de personnes. » Ces chiffres seraient à revoir à la baisse « depuis l’intensification des frappes russes, françaises et américaines, l’exode des populations et la perte de certaines villes ».

Des canaux de financement divers

L’obstacle majeur à une offensive contre les finances de Daech repose sur le caractère essentiellement local de ses sources de financement, la part de donations extérieures dans son budget ne représentant que 4 % de ses ressources, d’après le chiffrage d’AlterEcoPlus, dans un article paru le 18 novembre, issu conjointement des rapports du Gafi (Groupe d’action financière, organisme intergouvernemental luttant contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme) de février 2015 et du Congrès américain d’avril 2015 sur les finances de Daech. Selon le journal en ligne, le pétrole et l’ « impôt révolutionnaire » seraient les premières sources de financement de l’organisation terroriste, contribuant chacun à hauteur de 31 % au budget total. Les autres sources seraient l’agriculture (20 %), le trafic d’antiquités (10 %), le kidnapping (4 %) et les donateurs étrangers (4 %).

L’organisation djihadiste a en effet conquis des territoires regorgeant de champs pétrolifères. Elle aurait mis la main sur 60 % des ressources pétrolières en Syrie, notamment situées dans la province de Deir ez-Zor dans l’est du pays, mais n’en contrôlerait que peu voir pas en Irak, en particulier depuis les contre-offensives menées par les forces kurdes et les milices chiites. Une partie de ce précieux or noir est raffinée pour être consommée localement, et le reste est revendu à l’état brut sur les marchés de la contrebande. En Syrie, le régime de Damas tout comme les groupes rebelles profitent de cette revente de brut, tout comme la Turquie, pointée du doigt pour son supposé laxisme vis-à-vis des réseaux de contrebande comme pour la porosité de sa frontière avec la Syrie. D’après les dernières informations, le pétrole était pendant un temps vendu à 20 % du prix mondial, mais cette situation aurait pris fin, notamment suite à la chute qu’a connu le prix du pétrole cette année. Certains analystes nuancent la mesure dans laquelle le pétrole constitue une ressource de premier plan pour Daech. Toujours est-il que, depuis les attentats du 13 novembre, les États-Unis ont commencé à bombarder les camions-citernes qui transportent le pétrole des djihadistes, une stratégie qui faisait l’objet de réticences jusque-là, en raison du risque d’atteindre les populations civiles, mais également d’un intérêt à peine dissimulé des puissances occidentales pour le pétrole syrien. La Turquie a également été invitée par ses alliés à surveiller plus méticuleusement sa frontière.

L’autre source principale de financement de Daech, de nature « fiscale », est hors d’atteinte, sauf à compter sur le mécontentement des populations taxées et à la reconquête des territoires par les forces au sol, réduisant la population sous le contrôle de l’organisation et donc la « base fiscale » du proto-État. Daech n’hésite pas à taxer tout ce qui bouge ou ne bouge pas, tout ce qui lui tombe sous la main, qu’il s’agisse des personnes, des biens, des entreprises ou des commerces, des pharmacies ou des études. Elle a en outre mis en place un impôt religieux, le « djizîa », versé par les monothéistes refusant de se convertir à l’islam. Les populations considérées comme polythéistes, elles, sont réduites en esclavage, notamment sexuel, comme c’est le cas pour les Yézidis.

L’agriculture est aussi, dans une moindre mesure, une ressource financière importante. Daech a mis la main sur les terres les plus fertiles de la région, sur les plaines de l’Euphrate, riches en champ de blé ou encore de coton. Les ressources agricoles extraites sont, elles aussi, exportées par des filières de contrebande, et échoient jusque dans les produits de consommation courante des Européens. Les antiquités récupérées par l’organisation djihadiste font également l’objet d’un marché noir, transitant par les pays voisins pour finir dans les musées européens. Bombarder des champs de blé comme des sites archéologiques n’aurait pas beaucoup de sens. Les revenus du kidnapping comptent pour 4 % du budget de Daech. Des rançons sont versées aussi bien pour les enlèvements dans les populations locales, comme chez les Kurdes, que pour les otages occidentaux, comme les quatre journalistes français dont la libération a fait l’objet d’un versement de rançon. Enfin, les donations étrangères, qui ont fait couler beaucoup d’encre, ne représenteraient que 4 % des ressources de Daech. Elles émanent de riches donateurs privés et, dans une moindre mesure, d’ONG islamiques, et proviennent essentiellement d’Arabie saoudite, du Qatar, du Koweït mais aussi de Turquie. D’après Alain Juillet, ancien directeur du renseignement de la DGSE, des financements publics saoudiens et qataris ont effectivement existé entre 2011 et 2013 en direction des groupes rebelles en Syrie, dont l’ancêtre de Daech, dans le but de contrer l’ « axe chiite » et en particulier un projet de circulation du pétrole iranien par l’Irak et la Syrie vers la Méditerranée, soutenu par Bachar el-Assad. Mais ces transactions auraient cessé de financer l’organisation djihadiste depuis 2013, notamment à partir du conflit ouvert entre les groupes rebelles syriens et Daech.

La complicité du système financier international

La plus grande incompréhension face au fonctionnement financier de Daech réside dans l’accès presque sans entrave de l’organisation au système financier international. Daech a en effet mis la main sur une centaine de filiales de banques en Irak, la prise de Mossoul en juin lui ayant rapporté près de 500 millions de dollars, lui garantissant une certaine autonomie financière pour un moment, et sur une vingtaine en Syrie. En Syrie, les capitaux continuent de circuler par l’intermédiaire des maisons-mères à Damas. Daech cacherait son argent, à l’abri des offensives sur les territoires syriens et irakiens, sur des comptes offshores dans des paradis fiscaux, via des sociétés-écrans, réutilisant les vieilles méthodes employées par le régime de Saddam Hussein du temps du blocus économique. Le Liban, pratiquant strictement le secret bancaire, serait ainsi une place particulièrement privilégiée pour les placements des djihadistes. D’autres pays comme Chypre, la Malaise, l’Indonésie ou encore la Turquie sont également soupçonnés d’avoir un système bancaire suffisamment poreux et opaque pour abriter des comptes de djihadistes.

Face à cette architecture complexe et obscure que constitue le système financement de Daech, et à la faible fréquence de réactualisation des chiffres sur ce système, le G20 d’Antalya a commandé le 16 novembre un nouveau rapport au Gafi. Celui-ci, attendu pour début 2016, devrait faire le point sur les différentes stratégies d’assèchement des finances djihadistes et leurs résultats.

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