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Entretien avec des opposants à la loi Travail (1/2)*Lenny Benbara

Alors que les débats parlementaires sur la loi portée par Myriam El Khomri ont commencé, nous avons souhaité nous entretenir avec deux jeunes opposants à ce projet de loi afin d’opérer un retour sur la première grande mobilisation à caractère social contre un gouvernement de gauche depuis l’instauration de la Ve République. Dans une seconde partie, nous publierons l’entretien réalisé avec David Cayla, membre des économistes atterrés qui développe un certain nombre d’arguments économiques contre le projet de loi porté par le gouvernement.

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Pierre a 26 ans et il travaille dans les ressources humaines dans une entreprise privée. Il est par ailleurs adhérent aux jeunesses communistes et a un Master de Droit-Gestion. Il fait donc partie de cette génération de jeunes diplômés arrivée il y a quelques années sur le marché du travail.

Modern-Paper : Lorsqu’on voit les différents mouvements qui ont émergé depuis deux mois et la diversité des participants aux mobilisations, on peut s’interroger sur les motivations individuelles qui poussent les jeunes à se mobiliser contre le projet de loi Travail. Quelles sont les raisons qui t’ont conduit à t’investir contre la loi El Khomri ?

Pierre : C'est la philosophie même du projet de loi qui m’a conduit à me mobiliser. C'est l'idée fausse de la "flexibilité" du marché de l’emploi qui ferait reculer le chômage alors que c'est le marché de l’emploi lui-même qui génère le chômage quel que soit le degré de cette soi-disant « flexibilité ». Ce degré de « flexibilité » n’est rien d’autre que le degré de précarité de l’emploi disponible. La flexibilité, c'est le mot magique des néolibéraux pour désigner la précarité et la légitimer. Cette « flexibilisation » accrue n’est donc ni plus ni moins qu’une précarisation généralisée des emplois disponibles ; ces emplois-là sont hautement toxiques. Ce type de politique est à l'œuvre dans notre pays depuis longtemps déjà, comme un peu partout d'ailleurs mais ce projet de loi pousse très loin cette logique. Par ailleurs, le projet de loi propose également l'inversion de la hiérarchie des normes, ce qui serait fatale pour les droits des travailleurs. La primauté de l'accord d'entreprise (soi-disant "au plus près des réalités du terrain") sur les accords de branche et le droit général du travail est un leurre car elle occulte complètement le lien de subordination entre les salariés et l'employeur. Le code du travail constitue la garantie d'un minimum d'égalité entre tous les travailleurs et les négociations au niveau de la branche sont toujours préférables aux négociations d'entreprise car elles permettent d'instaurer un rapport de force plus équilibré entre les employeurs et les salariés. Rien ne justifie donc de toucher à la hiérarchie actuelle des normes si ce n'est pour donner plus de pouvoir encore aux employeurs, ce qui est inacceptable.

M-P : Si jamais cette loi passe, comment vois-tu l’avenir en tant que salarié ?

P. : La condition des salariés du privé sera encore plus instable, plus précaire et plus violente qu’elle ne l’est déjà. Ce projet de loi ne fait qu’accentuer la violence du rapport employeur/employés : les salariés sont la principale variable d’ajustement des entreprises dans leur course au profit. Avec l’inversion de la hiérarchie des normes, le marché du travail va se transformer petit à petit en une véritable jungle où les règles changent d’une entreprise à l’autre. Dans la jungle, la loi du plus fort règne et le plus fort ici, c’est toujours l’employeur. L’avenir est sombre avec la loi « Travail ».

M-P : Comment as-tu vécu la mobilisation ?

P. : J’alterne entre pessimisme et optimisme. En effet, la « religion capitaliste » comme l’explique si bien Bernard Friot, ne s'est jamais aussi bien portée. Les prêches capitalistes diffusés matin, midi et soir sur toutes les ondes produisent tous leurs effets : la dépolitisation, l'individualisme et le fatalisme ont atteint un stade très avancé dans un pays pourtant historiquement très politique comme le nôtre. Alors même que l'ensemble des travailleurs devrait être vent debout contre ce projet de loi d'une radicalité néolibérale inédite en France, la mobilisation n'est pas à la hauteur des enjeux. Les médias dominants proposent un récit inquisiteur de la mobilisation en demi-teinte et des échauffourées avec les forces de l’ordre en marge des cortèges pour décrédibiliser le mouvement et dissuader celles et ceux qui seraient tentés de s'y intéresser davantage. Néanmoins, les opposants à la loi « Travail » sont déterminés et il y a une vraie unité dans la mobilisation. On a vu surgir le mouvement Nuit Debout dans le sillon de la mobilisation. Les intermittents qui se sont mobilisés en parallèle semblent avoir aussi remporté une victoire dans leur lutte. Il y a donc une dynamique favorable. C'est pour ces raisons que je reste optimiste.

M-P : On oppose souvent les salariés du privé et les fonctionnaires, les salariés de ton entreprise sont-ils mobilisés contre cette loi ?

P. : La division des travailleurs, c’est la matrice même du fascisme. Hélas, les postures fascisantes ne se cantonnent pas à l’extrême-droite de notre échiquier politique aujourd’hui ! Le fascisme rode un peu partout. Il est illusoire et absurde de croire qu’un pays qui casse les droits d’une partie de ses travailleurs, en l’occurrence les salariés du privé, se mettrait à reconnaître plus de droits aux autres catégories de travailleurs (fonctionnaires, indépendants, etc.). Ce sont les droits des travailleurs dans leur ensemble qui sont menacés. Les salariés du privé, dans mon entreprise comme dans mon entourage, sont très peu nombreux à s’être mobilisés. Lorsque j’aborde avec eux la question, beaucoup reconnaissent que c’est un projet de loi néfaste mais leur protestation s’arrête souvent à une simple discussion parmi tant d’autres. Ils ne voient pas d’un mauvais œil la mobilisation, ils me félicitent même d’y participer mais ils ne s’y retrouvent pas. Ce ne serait pas « leur » place ; ce serait l’affaire des « citoyens engagés » et autres « professionnels de la contestation ». Le repli sur soi et la résignation triomphent. Il y a un immense travail de conscientisation à fournir pour les luttes sociales d’aujourd’hui et de demain. Nuit Debout participe de cette démarche ; c’est pour cette raison que je soutiens fermement ce mouvement et que je reste malgré tout optimiste.




Chama est lycéenne en 1ère au lycée Racine dans l’Ouest parisien, n’est pas encartée dans une quelconque organisation et participe depuis deux mois maintenant à la mobilisation contre la loi Travail.

Modern-Paper : On critique souvent l’engagement des lycéens dans les mobilisations sociales, pointant, entre autre, le fait qu’ils ne sont pas directement concernés, qu’as-tu à répondre à cela ?

Chama : Ce que j'ai à dire sur la critique des mouvements lycéens est simple: elle est absurde. Je trouve cela absurde et méprisant qu'on reproche à des jeunes de défendre des convictions sur des enjeux qui, quoi qu'on en dise, détermineront leur avenir et leur quotidien. C’est par ailleurs totalement légitime et normal. Certains adolescents ont la maturité et la réflexion nécessaire pour se forger des opinions politiques. Ce n'est effectivement pas le cas de tout le monde mais dans ce cas pourquoi ne pas nous soutenir dans nos projets visant à informer notre entourage ? Il y a un contre sens assez "incroyable" à mon avis. On nous reproche des choses qu'on nous ne aide pas à améliorer.

M-P : Cela fait maintenant presque deux mois que la mobilisation contre la loi El Khomri a démarré, comment vit-on une mobilisation de cette ampleur quand on est lycéenne et qu’on a 16 ans ?

C. : Je suis heureuse de me battre concrètement pour mon avenir. Je suis contre cette loi et j'ai fait le nécessaire pour me faire entendre, comme le reste de mes "camarades de manifestations". Mais par ailleurs, cette mobilisation a été et reste dure à vivre, dans le sens où j'ai souvent été stigmatisée à cause de mon âge, dans le sens où j'ai souvent du me justifier sur mes convictions ainsi que sur mes actions politiques, dans le sens où mon droit à l'expression est sévèrement réprimé.

M-P : Les manifestations se suivent et se ressemblent, de l’autre côté, Nuit Debout semble s’enliser place de la République, et les lycéens seront bientôt concentrés sur le bac, tout ça rend plutôt défaitiste non ?

C. : Non je ne pense pas. Malgré le fait que oui, effectivement il y a très peu de chance pour que le mouvement lycéen s'amplifie en parallèle du bac, j'estime (tout en gardant espoir) qu'on peut s'attendre à tout de notre part, et que par conséquent on ne peut rien acter en avance. Le gouvernement a certainement bien choisi ces dates avant de proposer cette réforme. Il fait en sorte que les lycéens aient à choisir entre leurs obligations de lycéens et leur militantisme. De mon point de vue, il me semble naturel de déjouer les plans de ce gouvernement, mais le mouvement lycéen ne pourra suivre si aucune grève générale de grande ampleur ne se fait.

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