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Macron, l'ovni de la politique française*Louise Bigot

« Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires » pour Les Echos, le 7 janvier 2015. Une phrase qui pourrait être naturelle venant de la bouche de Nicolas Sarkozy. Pourtant c'est bien Emmanuel Macron, ministre socialiste, qui l'a dite. Bien loin de la « révolte contre les injustices et du combat pour une vie meilleure » de la déclaration de principe du Parti Socialiste adoptée en 2008, l'ex-banquier d’affaires dérange, tant au sein du gouvernement que dans sa majorité. Le ministre de l'économie, amateur de déclarations explosives, est pourtant une des figures les plus populaires du PS, avec 44 % d'opinions favorables. En chassant sur les terres du centre voire de la droite, Macron prépare-il vraiment le terrain à François Hollande pour 2017 ? Quels sont les objectifs de ce ministre anti-conformiste ? Simple coup de bluff ou réelle stratégie politique ?

Crédit image : L'EXPRESS / Jean-Paul Guilloteau

Des amis mais aussi beaucoup d'ennemis

Au fil de ses déclarations chocs, alors qu’il perd de sa crédibilité au sein de son propre parti, Emmanuel Macron en gagne auprès des sympathisants de centre-droit. En critiquant les réformes symboliques de la gauche, Macron divise l’opinion. Cherche-t-il à créer une alternative aux idées traditionnelles du PS ou dit-il simplement ce qu’il pense, sans démagogie ?

Les ennemis du ministre de l’Économie sont nombreux. Les fonctionnaires ont mal accepté que le patron de Bercy qualifie leur statut de « non adéquat » . Plus généralement l’aile gauche du PS désavoue ses prises de position . Martine Aubry semble un des opposants les plus virulents du jeune ministre. Blessée dans son ego par les propos d'Emmanuel Macron sur les 35 heures, sa réforme phare quand elle fut ministre de l’Emploi et de la solidarité sous Jospin, Aubry ne tarit pas de remarques acerbes à son égard, comme son très médiatique « ras-le-bol ». Le reste de la gauche du PS n’en pense pas moins. Quand la plupart demande son éviction du gouvernement, d'autres l'attaquent d'une manière qui ressemble plus à des règlements de compte de cour d'école qu'à de la politique. La dernière en date, les propos absurdes du député écologiste Noël Mamère sur l'accident de car du 23 octobre, causé selon lui par la loi du ministre sur la libéralisation des autocars.

Même au sein de ses proches collaborateurs, Emmanuel Macron dérange. Son suppléant à l'Assemblée Nationale , le député Carlos Da Silva va même jusqu'à dire qu' « il n'a jamais été élu et fait des fautes politiques lourdes ». A Matignon, Manuel Valls semble de plus en plus agacé par ce jeune premier encore plus réformateur que lui. Quand le premier ministre reste enfermé dans les carcans de la politique hollandaise, Emmanuel Macron franchit le Rubicon et récolte les fruits de son audace. En devenant le bouc-émissaire d'une gauche incapable de se reformer, il fait ressortir les idées parfois passéistes du PS. Recadré maintes fois par François Hollande, Emmanuel Macron échappe au jeu du président. N'ayant pas de carte au PS, refusant de se présenter à une élection, se mettant à dos ceux qui l'ont sorti de l'ombre, le ministre progresse en free-lance. Pourtant, quand son propre camp le blâme, les sympathisants de gauche l'adulent : 71 % sont pour l'ouverture des magasins le dimanche et 68 % d'accord avec lui à propos du statut de la fonction publique. Emmanuel Macron, champion de la triangulation, stratégie consistant à séduire le camp adverse, assied sa position de troisième personnalité politique préférée des français. Encore inconnu il y a moins de 2 ans, le ministre de l’Économie poursuit son ascension éclair.

Macron président ?

En se moquant des lois sacro-saintes de la gauche , le vilain petit canard du PS affirme sa ligne politique. La loi Macron, travail du dimanche et libéralisation des autocars entre autres, semble entrer dans la définition du nouveau terme à la mode pour désigner la politique du gouvernement : le social-libéralisme. Pourtant, quand François Hollande avance timidement sur ce chemin, son ministre de l'économie s'y engouffre. Ses déclarations, aussi polémiques soient-elles, traduisent une force d'action que la classe politique française n'a plus. Quand les français sont fatigués des promesses volatiles des élus, le ministre brise les tabous d'une France qui préfère camper dans sa zone de confort plutôt que de se reformer. Il dit tout haut ce qu'une majorité de français pense tout bas. La loi Macron elle-même traduit le pragmatisme de patron de Bercy et peut-être même ses ambitions politiques. Critiquée par beaucoup comme étant une aiguille dans une botte de foin, elle a pourtant un impact direct sur la vie des français, aussi minime qu'il soit. A travers cette loi, Macron entre en campagne : il cherche à faire sa place autant dans l'opinion publique que dans le gouvernement où il garde son indépendance. Sa vision de la politique, au dessus des magouilles et du jeu électoral, est à la fois inédite et séduisante.

Jeune, charismatique, loin du sophisme habituel des politiques, le ministre semble avoir les cartes en mains pour atteindre le sommet de l’État. Certes, les français n'ont qu'une vision partielle de ce que serait la France d'Emmanuel Macron mais ceux-ci semblent attirés par son caractère anti-conformiste. Ayant fait ses armes loin des sphères politiques, les français sont séduits par ce qui a provoqué un tollé au gouvernement . Avoir été banquier d'affaire est pour beaucoup une preuve de sa capacité à analyser un monde de l'entreprise et des affaires auquel peu de politiques ont goûté. Il est évident qu'il profite du rejet général de la politique par l'opinion publique. Bien plus fréquentable que Marine Le Pen, il plaît aux français, déçus à la fois par la gauche et la droite. En exposant également les ambitions de jeunes français trop souvent oubliés, il se crée un vrai soutien : en novembre, le collectif Les Jeunes avec Macron va tenir son assemblée fondatrice. Son dernier pari sera d'avoir de véritables idées novatrices afin de n'être plus seulement un porte-parole mais un vrai leader politique.

La politique, un jeu dangereux qui ne s'improvise pas

Vouloir voler au dessus des règles de la politique n'est cependant pas sans risque. On ne s'improvise pas politicien et c'est pourtant ce que Emmanuel Macron tente de faire. Derrière sa bonne foi, se cache des zones d'ombre. Pourquoi avoir choisi le PS, alors qu'il n'a apparemment pas grand chose en commun avec la ligne politique de ce parti ? Le bilan actuel de Macron est-il réellement positif ?

Malgré l'opinion qui semble être en faveur du ministre de l’Économie, il est important de noter que celui-ci n'a jamais été élu. Il n'a même pas sa carte au PS ! Lui, qu'on annonçait comme le sauveur du quinquennat de François Hollande, tourne aujourd'hui la situation à son avantage. Macron, féru de philosophie, ayant fait des recherches sur Machiavel à l'université, n'a-t-il pas profité de l’opportunité qui s'offrait à lui , en se servant de son poste à Bercy comme d'un tremplin ? Cette hypothèse n'est pas à exclure, bien au contraire. Après la standing-ovation des patrons pour le ministre lors de l'université d'été du Medef et ses propos en faveur du patronat et contre les 35 heures, il est clair que Macron aurait autant voire plus sa place dans un parti centriste ou de droite qu'au PS... Alors qu'Alain Juppé, candidat potentiel des Républicains à la présidentielle, parle de revaloriser le salaire des enseignants du premier degré de 10 % dans son livre Mes chemins pour l'école (JC Lattès), Emmanuel Macron critique le statut des fonctionnaires. Bien plus qu'une stratégie de triangulation poussée à l'extrême, on assiste ici à un véritable phénomène de fond. Les fractures au sein des partis semblent de plus en plus importantes et leurs bords extrêmes se confondent. Ce jeu dangereux auquel Macron et d'autres se prêtent avec avidité pour assouvir leurs ambitions donne du crédit le FN dans sa critique d'une « UMPS » qui aurait au final les même idées libérales.

De plus, Emmanuel Macron, bien qu'il aime à dire qu'il est en train de reformer la France, ne dispose pour l'instant que d'un bilan très mitigé. Sa retentissante Loi Macron, malgré son impact direct sur la vie quotidienne des Français, ne va ni permettre de ramener la croissance ni faire baisser le chômage. Derrière l'image qu'il nous renvoie, l'évidence est pourtant là : des idées qui n'en sont pas, simplement des réalités que la gauche refuse d'admettre, l’installation d'un flou politique qui ne profite qu'à Marine Le Pen et un homme qui ne s'est jamais confronté aux réalités des élections.

Macron président, peut-être un jour. Mais avant, celui-ci devra apprendre qu'il n'est pas seul sur scène et que ses ennemis sont nombreux. L'ovni de la politique française sera peut-être également celui qui lui donnera un second souffle. Mais pour cela, il faudra aussi que le ministre de l’Économie comprenne que même si «la politique n'est pas une profession réglementée», comme il l'a si bien dit en février dernier, elle dispose de ses propres codes. Alors, avant qu'il puisse déposer ses cartons à l’Élysée, il devra également apprendre à jouer avec les normes d'un monde politique toujours ancré dans ses traditions.

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