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Brexit : le grand saut dans le vide*Antoine Desachy, chef du service économie

« La Grande-Bretagne elle-même est une île flottante qui, selon les inflexions de sa politique, se rapproche ou éloigne de l’Europe », a écrit le romancier et historien français Alfred Fabre-Luce au XIX° siècle. Une citation qui devient soudain frappante d’actualité: il semble qu’après le vote des britanniques en faveur du Brexit - la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne - le Royaume-Uni / île flottante se soit éloigné de plusieurs centaines de kilomètres du continent en l’espace d’une journée qui restera historique, celle du 23 juin 2016. Se pose maintenant la question de l’après et du comment. Le pays et toute l’Europe semblent suspendus dans un moment de grande incertitude, aussi bien politique qu’économique, comme un grand saut dans le vide, où, dans nos dessins-animés d’enfance, le héros ou l’adversaire reste quelques secondes immobile dans les airs avant soit de chuter, soit de rejoindre l’autre côté du précipice.

Crédit image : AFP/Odd Andersen

Les scenarii catastrophes

Les opposants au Brexit ont axé leur campagne sur l’argumentaire économique, en faisant planner la menace d’un grand décrochage de l’économie britannique en cas de sortie de l’Union européenne. En effet, une sortie de l’Union européenne aurait deux grosses conséquences sur le plan économique: la fin de l’accès au marché économique européen, et une situation de plusieurs années de grande incertitude. Une sortie de l’Union européenne signifie en effet la renégociation de plus d’une cinquantaine d’accords commerciaux et politiques. La Grande-Bretagne pourrait ainsi se retrouver coupée du reste de l’Europe (et de son marché) par des droits de douanes élevés, mais aussi du reste du monde puisque les accords commerciaux négociés entre l’Union européenne et d’autres pays ne seraient plus valables. Cet isolement commercial aurait alors pour conséquence, selon les opposants au Brexit, un grave repli du commerce, et donc du PIB britannique (les exportations britanniques vers l’UE représentent presque la moitié des exportations du pays) , mais aussi dans une moindre mesure du PIB européen. Les chiffres varient beaucoup en fonction des études, mais les plus europhiles ont calculé que l’appartenance à l’Union européenne augmentait le PIB de 20% (Campos, Coricelli et Moretti, 2014). Selon l’INSEE, le Brexit pourrait couter à la France entre 0,2 et 0,5 points de croissance dans la mesure où le Royaume-Uni est notre premier excédent commercial. L’Allemagne pourrait être encore plus touchée. La fondation Bertelsmann a calculé que la perte de croissance sur le long terme à 2030 serait entre 0,1% du PIB Européen en cas de Brexit « soft » et 0,4% en cas d’isolation commerciale du Royaume-Uni. L’Europe souffrirait aussi de la baisse de son budget global, puisque la Royaume-Uni, qui pèse pour 5,8% du budget européen avec 8 milliards d’euros, est un contributeur net. Cependant, dans ce scénario pessimiste, ce sont avant tout les entreprises britanniques qui souffriraient: l’incertitude des années de négociation entraînerait une chute des investissements qui ferait prendre de nombreuses années de retard au Royaume-Uni par rapport à ses concurrents: Airbus a par exemple annoncé qu’en cas de Brexit elle réduirait ses investissements au Royaume-Uni. De plus, les entreprises étrangères investiront certainement beaucoup moins dans le pays dans la mesure où il ne sera plus une passerelle vers le marché unique européen. Londres pourrait aussi perdre sa place de première place financière européenne et mondiale au profit de Paris, Frankfort ou Milan puisque les banques de la City n’auront plus accès au passeport financier qui permet aux banques européennes de commercialiser leurs produits financiers dans l’ensemble de l’Union européenne. De nombreuses entreprises, financières comme HSBC ou simplement industrielles, ont annoncé qu’en cas de Brexit elles délocaliseraient leurs siège social ou leur usine sur le continent. Les agriculteurs britanniques n’auront plus accès aux aides de la PAC, de même que les consommateurs britanniques paieront leurs produits alimentaires plus chers du fait des droits de douane plus élevés. D’un point de vue purement symbolique, la Grande-Bretagne pourrait perdre la place de cinquième puissance économique mondiale qu’elle avait prise à la France en 2014 du fait de la chute de la livre sterling entrainée par l’inquiétude des marchés vis-à-vis du Brexit. De plus, un Brexit pourrait amener l’Écosse et l’Irlande du Nord à quitter le Royaume-Uni, ce qui aurait évidemment de lourdes conséquences économiques pour le pays. Enfin, un départ du Royaume-Uni aurait pour conséquence un changement du rapport de force au sein du Conseil Européen. Les politiques dirigistes seraient plus simples à voter en l’absence du Royaume-Uni qui représente 15% des votes et est le leader des pays considérés comme très libéraux. La minorité de blockage, qui s’élève à 35% ne sera pas facilement atteinte même avec le soutien de l’Allemagne. Il s’en suivrait un changement radical dans les politiques économiques de l’UE, entrainant peut-être plus de régulation.

Les scénarii optimistes

De leur côté, les partisans d’un Brexit ont mis en avant la possibilité pour le Royaume-Uni d’échapper à la législation de Bruxelles jugée trop lourde. L’imposition par Bruxelles de ses règles couterait selon UKIP 5 points de PIB au Royaume-Uni, points qui pourraient donc être regagnés en cas de Brexit. Par ailleurs, prendre ses distances avec l’UE permettrait selon eux de s’ouvrir un peu plus à d’autres marchés plus prometteurs, comme la Chine ou l’Inde. De plus, dans le cas d’une sortie du Royaume-Uni du marché unique, la production locale pourrait être stimulée du fait de la hausse des droits de douane avec le reste de l’Europe, voire du monde en fonction des négociations des années qui vont suivre. Dans un raisonnement plutôt opposé, la chute de la livre sterling entraînée par le Brexit rendrait les produits britanniques meilleur marché, et donc stimulerait les exportations du pays (mais augmenterait le coût des importations). Londres pourrait aussi rester la première place financière européenne en mettant en place une fiscalité plus avantageuse que dans le reste de l’Europe, la City étant libérée des nombreuses règles inhérentes à l’adhésion à l’UE. Les partisans du Brexit ont aussi axé leur campagne sur la baisse de l’immigration qui permettrait selon eux de faire baisser le chômage. Enfin, en sortant de l’Union européenne, le Royaume-Uni économiserait les 8 milliards d’euros de contribution au budget européen. Nigel Farage et Boris Johnson avaient d’ailleurs promis aux britanniques de transférer cette somme vers le système de santé du pays, mais cette promesse a déjà été brisée par Nigel Farage au lendemain du vote sur le Brexit.

Ce qu’il s’est passé jusqu’à présent

Il est encore tôt pour pouvoir trancher entre ces scenarrii. La première victime du Brexit fut le monde de la finance. En effet, les marchés financiers ne croyant pas à une victoire du Brexit, la décision des britanniques de quitter l’Union européenne a entrainé une panique boursière en Europe et dans le reste du monde. Le 24 juin, au lendemain du vote, la Bourse de Londres a terminé la journée en baisse de 2,76 %, celle de Francfort de 6,82 %, Paris de 8,04 %, Madrid de 12,35 %, Athènes de 13,42% et Milan de 12,48 %. Les États-Unis ont été moins affecté, le Dow Jones ayant baissé de « seulement » 3,39%. La chute a continué lundi: les principales places européennes ont clôturé en nette baisse, Londres chutant de 2,55 %, Paris de 2,97 %, Francfort de 3,02 % et Milan de 3,94 %. A New York, Wall Street a terminé en baisse de 1,49 %, tandis que le Nadsaq a perdu 2,41 %. Les banques britanniques et européennes ont été les principales victimes de ces décrochages, Barclays chutant par exemple de 17,35 % lundi. La livre sterling a aussi perdu beaucoup de sa valeur à la suite du Brexit et atteint, dans la journée du 27 juin, son niveau le plus bas face au dollar depuis 1985, perdant 12% de sa valeur depuis l’annonce du Brexit. De même face à l’euro, la livre a perdu 9% de sa valeur, ce qui a permis à la France (si ce taux de change se maintient) de repasser devant la Grande-Bretagne dans le classement des premières puissances économiques mondiales. Enfin, dernière conséquence économiques visible ce lundi 24 juin, la note de la dette souveraine britannique a été abaissée par Standard & Poor’s et par Fitch, dans une perspective négative, c’est à dire qu’elle pourrait être encore abaissée.

L’impossible projection

En définitive, il est encore impossible de trancher entre tous ces scenarii tant que les négociations avec la Commission Européenne, les grandes capitales européennes (Rome, Paris, Berlin) et Londres n’auront pas redéfini le cadre des relations entre l’Europe et la Grande-Bretagne. Il est clair qu’une isolation commerciale du Royaume-Uni aurait de très lourdes conséquences économiques pour le pays. En revanche un partenariat du type Suisse-UE, permettant le libre-échange, permettrait au Royaume-Uni de garder une bonne assise commerciale sur le marché européen. L’affaire est donc à suivre.

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