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Turquie : l'échec du coup d'État*Rémi Hannotel

Le 15 juillet, une partie de l’armée a tenté de prendre le pouvoir en Turquie. Le 16 juillet au matin, le président Recep Tayyip Erdogan semble avoir repris la main. Le gouvernement turc a annoncé samedi l'échec de la tentative de putsch qui a fait au moins 290 morts et environ 1440 blessés. Ce coup d’État aboutit à un échec des putschistes.



Crédit image : AFP/Dimitar Dilkoff

Quelles sont les raisons de ce coup d’État ? 



Ces dernières années, détracteurs de Recep Tayyip Erdogan, gouvernements étrangers et citoyens turcs ont fait part de leurs inquiétudes sur sa tendance grandissante à l'autoritarisme. Arrivé à la tête du gouvernement en 2003 sur les ruines d'une grave crise financière, le chef d'État turc est loué par ses partisans comme l'homme du miracle économique et des réformes qui ont libéré la majorité religieuse et conservatrice du pays de l'élite laïque et des interventions politiques de l'armée. Mais depuis trois ans, il est aussi devenu la figure la plus critiquée de Turquie, dénoncé pour sa dérive autocratique et islamiste. Le chef de l'Etat veut changer la Constitution turque actuelle, rédigée sous l'influence de la junte militaire qui avait pris le pouvoir en 1980 en Turquie. Cette réforme a essentiellement pour but de faire passer la Turquie d'un régime parlementaire à un régime de type présidentiel afin de concentrer tous les pouvoirs entre ses mains. 
Or, l'homme fort du pays possède déjà un pouvoir politique, économique et médiatique inégalé dans l'histoire moderne de la Turquie. Selon Aykan Erdemir, chercheur à la Fondation pour la défense des démocraties (FDD) à Washington, la peur au sein de l'armée de ce nouveau système est l'une des raisons de cette tentative de coup, ainsi que "le refus d'Erdogan d'être impartial".



Un coup d’État manqué


Le 15 juillet au soir, un coup d’État est tenté au sein de l’armée turque. Marqué par l’amateurisme, ce coup d’État est un véritable échec. 

Selon Sinan Ulgen, directeur de l'Edam (centre de recherche basé à Istanbul), à la différence des précédents coups, ce dernier n'était pas soutenu par l'ensemble de l'armée, mais mené par un groupe de militaires. "Cela a dépassé la chaîne de commandement : un groupe assez réduit au sein de l'armée, qui a même pris en otage" le chef d'état-major des armées, le général Hulusi Akar, a expliqué à l'AFP Sinan Ulgen. Il poursuit, "ce n'était pas une opération organisée par l'armée, et on l'a bien vu. Sans le soutien total de l'armée, ils ont manqué d'hommes et de compétences".

Selon le chercheur, Aykan Erdemir, l'ère des coups d'Etat réussis - comme en 1960, 1971 et 1980 - est terminée, et l'opinion publique y est en majorité hostile. Cette fois-ci, le pays a fait preuve de plus de solidarité avec le régime civil en place. Les trois partis d'opposition au Parlement ont rapidement condamné la tentative de coup.


Voici les principaux évènements de ce 15 juillet 2016 en Turquie :
Il est 21h30, les deux ponts d’Istanbul sur le Bosphore, qui séparent l’Europe et l’Asie, sont bloqués par des militaires putschistes, qui déploient des tanks à l’aéroport Atatürk. Trente minutes plus tard, le Premier ministre turc Binali Yildirim parle d’une « tentative illégale » de prise du pouvoir. À 22h 30, un communiqué de l’armée turque revendique un coup d’Etat. Les putschistes prennent le contrôle de la télévision publique TRT et affirment qu’ils veulent restaurer « l’ordre constitutionnel, les droits de l’homme et les libertés. » Le chef de l’état-major de l’armée est retenu prisonnier, et le numéro 2 dénonce le coup d’Etat. Une heure plus tard, Tayyip Erdogan s’adresse à la nation en utilisant Facetime, relayé par l’iPhone d’une journaliste. Il appelle la population à « descendre dans la rue pour résister ». À 23h50, un hélicoptère putschiste tire sur des civils et plusieurs exposions retentissent à Ankara près du Parlement et du quartier général de la police. Une foule massive se déploie à Istanbul et se couche ou monte sur des tanks putschistes, avec le soutien de la police, il est 1h00. Quarante minutes plus tard, Barack Obama appelle à soutenir le gouvernement « démocratiquement élu ». L’Allemagne et la Grèce suivent. À 1h45, les pro-Erdogan reprennent le contrôle de la télévision publique. Quelques heures plus tard, Erdogan, qui était en vacances à Marmaris, atterrit à Istanbul. Il promet « une purge » dans l’armée. À 5h45, une cinquantaine de soldats rebelles, qui occupaient le pont du Bosphore à Istanbul, se rendent en direct à la télévision aux forces de sécurité. Dans la foulée, le Premier ministre annonce avoir nommé un nouveau chef de l'armée par intérim. Vers 6h00, Fethullah Gülen, ennemi juré d'Erdogan, condamne fermement la tentative de coup d'Etat dans un communiqué. En tout début de matinée, l'agence progouvernementale Anatolie annonce que 754 militaires ont été arrêtés en lien avec le putsch. De plus, cinq généraux et 29 colonels ont été démis de leurs fonctions. Le chef de l'armée, libéré des putschistes, est conduit «dans un lieu sûr».


Qui est l’auteur de la tentative de putsch ?

Les autorités accusent les gülénistes. C’est le nom donné aux sympathisants de l’imam Fetullah Gülen, réfugié aux Etats-Unis depuis près de vingt ans et dont Ankara demande l’extradition à Washington. Premier ministre à partir de 2003, Recep Tayyip Erdogan en avait utilisé les solides réseaux dans l’administration, la police, la justice et à l’étranger. Pendant un certain temps, on entendait dire que Cemaat (comme on appelle leur communauté) s’était alliée au régime islamo-conservateur de l’AKP, en tout cas entre 2007 et 2012, pour mener les arrestations et procès contre des dizaines d’officiers (et opposants) soupçonnés d’avoir tenté de renverser le gouvernement islamo-conservateur.
 Selon le journaliste Ahmet Sik, qui a enquêté sur la Cemaat et qui a été arrêté et emprisonné pour cela lors de la grande purge des années 2009-2010, un nettoyage des derniers «spécimens» de gulénistes était en préparation. Il est vrai que, pour la seconde fois, le gouvernement avait dressé une liste de militaires (parmi lesquels de supposés gülénistes ainsi que des non-gülénistes dont le principal tort serait de ne pas apprécier Recep Tayyip Erdogan) qu’il devait soumettre prochainement au Conseil suprême militaire pour que celui-ci les expulse de l’armée. Et cette chasse aux sorcières devait aussi toucher d’autres membres de la Cemaat dans d’autres secteurs. Ces futurs limogeages auraient-ils conduit les gülénistes à tenter le tout pour le tout et à organiser ce coup d’Etat en urgence, comme le prétend Ahmet Sik?


Seulement, le nombre des militaires gülénistes est trop réduit pour tenter une telle opération; ensuite, le coup d'État, qui n’a pris place qu’à Istanbul et Ankara n’a, semble-t-il, pas été relayé dans le reste de la Turquie, alors que le mouvement est très présent en Anatolie. De plus, au fur et à mesure qu’ils se sont vus confisquer par le gouvernement leurs journaux et télévisions, les gülénistes ont investi de façon très professionnelle les réseaux sociaux. C’est sur le net –et pas à la TRT, la chaîne publique– qu’ils auraient probablement communiqué et se seraient justifiés. Enfin, le manque évident de préparation de ce coup détonne avec le mode opératoire güléniste.


Reste l’hypothèse que des gülénistes se soient joints à un autre groupe plus important au sein de l’armée, ce qui idéologiquement serait une première et très surprenant. Issus de la gendarmerie, de l’armée de terre et de l’armée de l’air, le gros des putschistes (avec plusieurs généraux et colonels) pourrait être constitué de kémalistes en opposition frontale au président Erdogan. Le kémalisme, du nom de Mustafa Kemal, se caractérise par les "six flèches" : républicanisme, populisme, étatisme, laïcité, révolutionnarisme, nationalisme. Ils auraient échoué à convaincre leur camp de les rejoindre une fois l’intervention lancée. Autrement dit, ce coup d'État n’opposerait plus les laïcs aux islamistes mais révélerait une profonde scission au sein du camp kémaliste, historiquement républicain et laïque, au fondement historique de l’armée turque.


L’heure du "grand nettoyage" pour Erdogan


Ce coup d’Etat raté, c’est aussi l’occasion de faire un “grand nettoyage”, selon l’expression même du président Recep Erdogan, revenu victorieux sur le devant de la scène politique. Tout d’abord dans les forces armées, pas moins de 2839 militaires ont été arrêtés au lendemain du coup de force, dont des centaines d’officiers de haut rang. Parmi eux, il y a les quelques généraux – essentiellement issus de l’armée de l’Air – considérés comme les instigateurs du coup d’Etat. Certains d’entre eux seraient encore en fuite, notamment en Grèce. La Turquie a donc demandé à la Grèce l'extradition de huit putschistes ayant fui à bord d'un hélicoptère. Les autorités ont affirmé que Fethullah Gülen, exilé aux États-Unis, avait été derrière ces troubles. "Je réfute catégoriquement ces accusations", a rétorqué l'imam Gülen, un ex-allié de M. Erdogan devenu son ennemi juré et dont le régime affirme qu'il est à la tête d'une "organisation terroriste". 

Washington, qui va aider Ankara dans l'enquête sur le putsch déjoué, a toujours refusé de l'expulser et a invité samedi le gouvernement turc à fournir des preuves de son éventuelle implication.

Outre l’armée, le gouvernement multiplie les arrestations au sein de l'appareil judiciaire. D'après le ministre de la Justice turc, les autorités auraient déjà interpellé plus de 6.000 personnes. Une vague sans précédent, mais cohérente avec la politique de "purge" de l'administration menée par Erdogan depuis quelques années.

Par ailleurs, Erdogan prévoit de rétablir la peine de mort pour ce "grand nettoyage". 



Quelles sont les conséquences de ce coup d’État manqué ?



Le président turc, Recep Erdogan, tacticien hors pair, verra sans doute dans ce putsch raté une occasion de resserrer son contrôle sur la Turquie, mais il fait face à un dilemme. "Il peut capitaliser sur le fait que tous les partis (politiques) l'ont soutenu et construire une ère de consensus, ou il peut utiliser cette opportunité pour consolider encore plus" son pouvoir, relève Aykan Erdemir. 
Espérons qu’il choisisse la voie démocratique, mais, Erdogan ne ratera jamais une telle occasion de renforcer son pouvoir. 


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