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Du sable dans les pages #3 : Maylis de Kerangal et Mathias Enard*Quentin Perissinotto

Lorsque les beaux jours arrivent et que les vacances se préparent, toute personne sensée prévoit de la crème solaire, des lunettes, pourquoi pas un chapeau. Mais ce que les gens n’oublient que peu dans leurs bagages, ce sont aussi les livres. Comme les cocktails, on n’en trouve de toutes les couleurs, des plus ou moins amers, plus ou moins frais, plus ou moins digestes. Ainsi, nous avons pensé à lancer une nouvelle chronique estivale et hebdomadaire, non pas qui aurait vocation à définir ce qu’est ou non un bon livre, mais qui se veut plutôt un éclairage littéraire, une malle à idées, où l’on pourrait piocher une ou deux idées de lectures, estivales ou non.



« Corniche Kennedy » – Maylis de Kerangal

Si les nuages ternissent quelque peu le ciel bleu estival, vous pourrez compter sur Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal pour vous plonger dans l’ambiance crépitante, lourde et ensoleillée du sud. Et qui brise toute monotonie, faisant défilant l’été à tombeau ouvert entre vos pages.

L’auteure havraise est depuis 2013 sous la pleine lumière médiatique grâce à son – très bon – Réparer les vivants. Détentrice d’une œuvre aussi variée que conséquente (17 livres publiés depuis une quinzaine d’années, dans des registres aussi différents que la littérature pour enfants, le court récit, le roman), elle a depuis le début posé les jalons d’un travail littéraire avant tout porté par un style. Et si son dernier roman est celui qui l’a faite connaître du grand public, Corniche Kennedy me paraît la pierre angulaire de son œuvre. Kerangal taille dans le vif une situation, la ciselle de toutes parts. Et son style ne s’en fait que plus puissant. L’intrigue est simple : l’été, une bande de jeunes qui fait des siennes en défiant l’autorité, des sauts depuis la corniche, un commissaire inquiet et impuissant. Le décor est minimal, le véritable moteur romanesque résident dans le style ; avec un rythme très haché, Maylis de Kerangal fait tournoyer les personnages devant les yeux du lecteur, de plus en plus vite. Jusqu’à précipiter le tout, du haut d’une falaise en une course poursuite. Deux tensions cravachent le récit : l’hésitation, le trouble, l’excitation de sauter, qui grisent cette bande de jeunes et happent le lecteur au plus près, le faisant personnage à part entière et non plus spectateur. Mais la seconde tension nous ramène à notre rôle d’observateur : la police coursant les jeunes, les jeunes fuyant. Mais Corniche Kennedy ne peut pas s’apparenter à un polar, même partiellement. Cette fuite en avant n’est que le résultat d’une mise à plat du rythme effréné martelé au fil des pages par Kerangal. Mais cette écriture peut trouver de la réticence, elle déroute, chahute le lecteur, mais rend la lecture ô combien plus intensive et vivifiante. Une lecture de plage qui ne fait pas se dorer au soleil, mais balloter par les flots.



« Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants » – Mathias Enard

Pour ceux qui cherchent la douceur dans l’été, le livre du dernier prix Goncourt fond sous la langue. Les courtes phrases d’Enard se font aériennes, colorées, et dorlotent le lecteur. On a connu Enard dans un style extrêmement saturé, frisant parfois la limite de la profusion ; il est ici plus posé, presque plus naïf. Mais on retrouve tout le goût de l’érudition, les mots qui explosent de saveurs, dans cet opuscule. On suit l’arrivée de Michel-Ange à Constantinople, chargé de construire un point, son premier ouvrage colossal, pour le sultan Bajazet. Entremêlant les pages de journal de voyage, de journal intime, de réflexions sur l’art et de narration pure, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants est un roman qui se déploie et brasse le lecteur dans un infini des possibles. Délaissant les projets littéraires d’ambition, Enard se recentre ici dans une forme plus directe, plus sensible, qui ne désarçonnera pas le lecteur, comme pourrait le faire Zone ou Boussole. Le dernier lauréat du Goncourt dépeint à la fois une Constantinople aux milles parfums, des rues baignées de soleils couchants, mais aussi un Michel-Ange en proie aux tourments du quotidien, sommé de respecter sa commande mais ne trouvant pas la clé de voûte de son art. Il bute sur ce pont qu’il veut majestueux mais dont il ne parvient pas à dompter les contraintes physiques. Il veut réinventer l’architecture, mais se confronte à son peu d’expérience dans le domaine ; ainsi il esquisse, observe, se documente, retravaille. Mais son esprit n’est pas le seul troublé, ses sens aussi : difficile de résister aux déhanchés de la capitale… Difficile de ne pas se laisser également envoûter par ce petit livre, qui vous fera voyager dans les parfums et l’art !




Corniche Kennedy – 2010
Maylis de Kerangal
Folio
192 p.
ISBN: 978-2072406782

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (Prix Goncourt des lycéens 2010) – 2013
Mathias Enard
Babel
160 p.
978-2330015060

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